04 novembre 2012

L'athlé est aussi autre chose que des centimètres ou des secondes ...

Le bon choix et la justesse des mots pour exprimer les itinéraires de  deux grands messieurs de l'athlétisme français. Un regard bien loin de la course à la performance ....à n'importe quel prix. Invitation à la réflexion.
 
Par MILLOT Ondine

Au sommet d'une pile de tapis de sport, un petit homme. Pantalon kaki un peu froissé, lunettes pas bien droites, mèche grisonnante en bataille. Il crie ­ «Allez, Steph, allez!» ­, bondit ­ «Va chercher ta haie!», agite les bras, brandit son chrono, s'épuise, s'essouffle. Autour de lui, la grande boucle rouge rayée de blanc. Moulé dans une combinaison rose et noire, l'athlète enchaîne les sauts. Long, puissant, léger, élégant, il survole les obstacles. D'un souffle.   / ... /

Quand Stéphane Diagana se présente aux portes de l'Institut national des sports et d'éducation physique (Insep), en septembre 1988, il est «un jeune de la banlieue, un peu timide». «L'athlé», c'est sa passion depuis l'âge de 8 ans, pratiquée dans un club du Val-d'Oise avec ses deux grands frères, Franck et Thierry. Sa mère, Yvette, institutrice aveyronnaise et son père, Lasana, informaticien d'origine sénégalaise, l'encouragent, «mais pas trop». «Ils n'ont jamais voulu me pousser dans un sens ou dans l'autre, ils m'ont laissé suivre mes propres envies. Quand on se pose soi-même les questions, on est sûr des réponses.»

Fernand Urtebise, lui, est entraîneur à l'Insep depuis 1979, payé par le ministère «pour "sortir" des athlètes de haut niveau». Mais cet ancien éducateur de la banlieue rennaise refuse d'envisager le sport autrement que comme «un coup de pouce social», «une voie d'épanouissement pour les jeunes». «Ça ne sert à rien d'être champion du monde si c'est pour rester con toute sa vie», répète-t-il en credo à ceux qui critiquent ses méthodes de guide spirituel attentionné. L'arrivée de Stéphane donne un projet à sa cause.

«Je sais encore l'endroit exact, c'était en haut de cette tribune en bois», montre l'éducateur avec grands moulinets d'index, submergé d'émotion à l'évocation de «la rencontre». «Je lui serre la main, lui dis: "Je te vois sur 400 mètres haies." Il me regarde droit dans les yeux, me répond: "Oui, m'sieur".» Il n'en faut pas plus pour soulever l'enthousiasme de l'entraîneur. «C'était exceptionnel, cette assurance, ce calme chez un gamin qui allait passer son bac!, s'enflamme-t-il. C'est tout de suite sa force morale, bien plus que ses performances physiques, qui m'a frappé.»

A l'entraînement, en effet, le jeune Diagana ne fait pas d'étincelles. Ordinaire physiquement, mais extrêmement appliqué, toujours prêt à faire et à refaire jusqu'à obtention du résultat. «Il en a bavé plus que les autres, reconnaît Fernand Urtebise, après la dernière course, le samedi midi, il s'allongeait sur son lit et dormait jusqu'à la nuit. Il était lessivé, mort.» Une première blessure au pied gauche, en 1989, l'oblige au repos. Fernand le surprend alors montant et remontant à cloche-pied les escaliers du dortoir de l'Insep, sollicitant sans répit sa seule jambe valide, s'acharnant.

«On avait un but, quelque chose à prouver, explique Diagana. C'était l'époque Ben Johnson. Fernand a dit: ce qu'ils font en deux ans avec la dope, on le fera en dix ans avec nos principes.» A la tête du Groupement des athlètes français, le jeune coureur explique qu'on peut «gagner sans haïr», «triompher sans tricher». Lui qui souhaite, avant toutes choses, «pouvoir se regarder dans la glace», provoque surtout l'attendrissement incrédule de ses voisins de couloir. «Trop gentil», murmure-t-on dans les vestiaires.

Deux quatrièmes places inattendues, aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992 et aux championnats du monde en 1993, changent son image de brave outsider. Mais le favori Diagana n'atteint que la troisième marche du podium aux championnats d'Europe de 1994. Fernand se recroqueville, «malheureux». Stéphane le secoue. «Il m'a soulevé de terre, m'a crié: "Allez Fernand!" A partir de ce moment-là, on a partagé les manettes.» Diagana est promu cochef du «groupe Urtebise». Athlète «intelligent» (titulaire d'un DUT de biologie, il termine des études de commerce à l'ESCP Paris), préférant la pêche du dimanche aux boîtes du samedi soir, il incarne le grand frère idéal. «Il m'aide beaucoup avec les autres, dit Urtebise. A chaque fois qu'il y a un discours à la presse, une leçon de morale aux petits jeunes, un drapeau à porter, c'est Stéphane qui s'y colle», explique-t-on dans le groupe.

L'image lisse de l'athlète parfait et de l'entraîneur modèle fait bien sûr grincer quelques dents. Mais pour une fédération d'athlétisme en quête de réhabilitation, Diagana est le porte-parole idéal. Ses blessures (sciatalgies, décollements musculaires, fractures de fatigues à répétition) sont l'ultime preuve de son courage. Recallé en tribunes aux JO de 1996 par un nouveau problème au pied droit, il encourage son pote Galfione et relance encore une fois son entraîneur, qui veut tout abandonner. «Fernand, on continue!» Ils continuent, scrutant à l'infini les vidéos des concurrents, intellectualisant plus que jamais ce sport où chaque foulée se calcule au centimètre, poussant à bout leur méthode. L'entente devient fusion. «Ils se captent d'un seul regard», témoigne Jean-Laurent Heusse, athlète ami du duo. «Rien qu'à la façon dont Stéphane s'habille, je sais s'il est dans une bonne ou mauvaise période», assure Fernand.

En 1997, Stéphane se présente aux mondiaux d'Athènes, n'ayant pas gagné une seule course de la saison. Il court «avec la tête» et remporte le titre. «Cette victoire, c'était enfin la réponse à toutes les questions qu'on se posait, la justification de nos efforts.» Légitimé dans l'athlétisme international, leur tandem se fond dans une seule joie avec, pour seul vestige de la relation prof-élève des débuts, ce «vous» à sens unique qui intrigue tant «l'extérieur». Stéphane le manie avec fierté, Fernand le reçoit d'un regard bienveillant. Ensemble, ils en rigolent comme de leur meilleure blague. «Les gens croient que c'est un signe de distance, de mauvaise entente. Ils se plantent complètement, ce vous est beaucoup plus qu'un tu.»

Après l'étape ultime de Sydney, tous deux songentà la retraite. L'un ira retaper son vieux mas des Cévennes, l'autre rejoindre un bataillon de commerciaux ou de publicitaires. Mais l'athlète sera toujours là pour passer la truelle à l'entraîneur, et Fernand aux côtés de Stéphane lui rappellera sans cesse que «l'important ce n'est ni le sport, ni le commerce, mais la vie».

 

15:46 Écrit par Serge dans athletisme, Sport | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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